Comprendre le contexte et choisir son mode d’installation

Depuis une décennie, le paysage de la médecine générale libérale s’est profondément transformé. Le « tout cabinet isolé » cède progressivement la place à une dynamique pluriprofessionnelle incarnée par les maisons et centres de santé. Pourtant, le modèle du médecin « en solo » n’a pas disparu. Contrairement à l’image médiatique d’un exercice rural déserté, 43 % des médecins généralistes français exerçaient encore seuls en 2023 (source : DREES). Cette statistique baisse, mais lentement.

Avant toute chose, il convient de clarifier ses attentes : cherche-t-on la mutualisation et l’appui d’une équipe (maison de santé pluriprofessionnelle - MSP), l’autonomie maximale (cabinet isolé), ou une forme intermédiaire ? La plupart des jeunes généralistes, d’après les enquêtes de la DREES et du Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM), plébiscitent désormais le travail en groupe. En 2022, 59 % des premières installations libérales s’effectuaient en MSP ou pôle santé (CNOM). Néanmoins, il persiste une attractivité du cabinet isolé, porté par l’attachement à un exercice de proximité, parfois dans des zones reculées.

  • Avantages MSP : temps de concertation, projets partagés, organisation des remplacements, simplicité logistique
  • Avantages cabinet isolé : autonomie de gestion, souplesse organisationnelle, coloration « relation de confiance » avec des patients souvent connus depuis longtemps

Les démarches administratives, premières étapes concrètes

Installer son activité, en MSP comme en solo, implique de traverser un « marathon administratif ». Pour ne pas s’y perdre :

  1. Enregistrement à l’Ordre : Actualisation des coordonnées pour le tableau de l’Ordre, indispensable pour obtenir le RPPS (Répertoire Partagé des Professionnels de Santé).
  2. Inscription à la CPAM via le formulaire d’installation (Ameli), qui génère votre numéro d’identification et l’ouverture au régime de sécurité sociale des professions libérales.
  3. Affiliation à l’URSSAF (cotisations sociales, CARMF éventuellement si vous optez pour le régime libéral traditionnel).
  4. Déclarations fiscales : choisir le bon régime (BNC, micro-BNC), ouverture d’un compte bancaire professionnel, adhésion à une AGA.
  5. Assurances obligatoires : responsabilité civile professionnelle, multirisques locaux, prévoyance indépendante fortement conseillée.

Certains territoires, notamment en zones médicalement sous-dotées, bénéficient de « guichets uniques » permettant d’accélérer ces démarches (Point d’Accueil Installation, Délégation régionale de l’ARS). N’hésitez pas à solliciter l’aide des syndicats, surtout pour les subtilités conventionnelles (secteur 1/2, ROSP, etc.).

Locaux, équipements, et logistique médicale : à ne pas négliger !

Le choix du local – qu’il s’agisse d’une place au sein d’une MSP existante ou d’un cabinet individuel – est déterminant pour le confort de travail et l’attractivité future pour d’autres confrères ou successeurs. Plusieurs points clés :

  • Accessibilité : proximité transports en commun, stationnement patient (indispensable en zone rurale), conformité PMR (personnes à mobilité réduite). Un rapport de la CNAM (2021) note que 83 % des MSP disposent déjà d’une accessibilité PMR, contre 63 % des cabinets isolés.
  • Aménagement : bureaux, salle d’attente, sanitaires séparés, espace confidentiel pour les entretiens.
  • Informatique, téléphonie, outils métiers : choisir un logiciel de gestion de cabinet agréé DMP, disposer d’une messagerie sécurisée (MSSanté), scanner, imprimante, etc.
  • Matériel médical : table d’examen, otoscope, stéthoscope, électrocardiogramme, spéculums, matériel de petite chirurgie.

Dans le cadre d’une MSP, une partie du matériel est partagé (par exemple : défibrillateur), ce qui allège d’autant la charge financière. Une enquête de la Fédération Française des Maisons et Pôles de Santé (FFMPS) révèle que les investissements initiaux s’élèvent en moyenne à 17 000 € par praticien en MSP, contre 24 000 € pour un cabinet isolé.

Penser l’organisation du cabinet ou de l’équipe : ressources humaines et qualité de vie

Un point sous-estimé reste le recours à une secrétaire médicale (physique ou à distance), gestionnaire, voire infirmière d’accueil, en particulier dans les structures accueillant une patientèle nombreuse. Les dossiers sont de plus en plus complexes, et la coordination administrative (prises de rendez-vous, gestion des téléconsultations, suivi de dossiers complexes) devient difficile sans appui.

En MSP, il est souvent possible de mutualiser l’embauche de personnel administratif. Attention, dans certains territoires, la question des salaires, charges sociales, et conventions collectives peut devenir un véritable casse-tête sans accompagnement (la FFMPS publie chaque année un guide d’aide à l’embauche dans les maisons de santé – documentation disponible en ligne).

  • Secrétariat sur site : plus coûteux, mais très apprécié de la patientèle âgée ou polypathologique
  • Secrétariat externalisé / télésecrétariat : flexibilité, gains de place, coûts partagés
  • Assistant médical : dispositif encouragé par l’Assurance Maladie, subvention pouvant couvrir jusqu’à 36 000 € par an pour 1 ETP (source : Ameli)

Adopter une stratégie territoriale et soigner l’intégration locale

Que vous arriviez dans une maison de santé dynamique, un pôle santé rural, ou que vous réouvriez un cabinet isolé dans un village désert médical, l’approche du territoire est centrale. Plus que jamais, les ARS (agences régionales de santé) et les CPTS (communautés professionnelles territoriales de santé) jouent un rôle d’animation et d’accueil. En 2023, 75 % des généralistes nouvellement installés rapportaient un contact avec ces structures dans leurs trois premiers mois d’activité (SONDAGE CNOM 2023).

Quelques points pour bien s’intégrer :

  1. Participer aux réunions de coordination (CPTS, réseaux locaux, protocoles de soins partagés)
  2. Prendre contact avec la mairie, les travailleurs sociaux, les autres professionnels du secteur
  3. Étudier le profil démographique : âge, pathologies fréquentes, habitudes de recours au soin (l’INSEE et les plateformes territoriales fournissent des données détaillées)
  4. Prendre son temps pour identifier les enjeux spécifiques du territoire : refus de soins, attentes des patients, coopération médicosociale

Les premières semaines installent durablement la réputation du cabinet ou de la MSP (délais d’attente, accueil, prise en charge) ; or, l’adaptation est clé pour fidéliser la patientèle.

Maîtriser les aides à l’installation : zoom sur les dispositifs, zones, et fiscalité

Face à la baisse démographique médicale, une palette d’aides a été développée. L’Assurance Maladie, collectivités et ARS proposent cumulativement plus de 15 dispositifs selon la zone et le projet.

  • Contrat d’aide à l’installation des médecins (CAIM): jusqu’à 50 000 € sur 5 ans, selon l’activité et la zone
  • Primes d’exercice coordonné : montants entre 5 000 € et 20 000 € pour installation en équipe pluripro
  • Exonération de CFE ou Taxe Foncière : dans certaines communes rurales ou zones prioritaires
  • Aides au logement temporaire : fréquentes, particulièrement dans l’Est et le Sud-Ouest
  • Aides ARS mobilisables : financement de consultants pour l’étude de faisabilité, subventions pour modernisation informatique, aides à la formation pluriprofessionnelle

Les aides sont souvent conditionnées (régularité des permanences, embauche d’un assistant médical, suivi d’indicateurs d’activité, etc). Pour les solliciter : guichet unique ARS, CPAM, mairie, mais aussi via la plateforme « S’installer en médecine générale » (https://www.sinstallerenmedecine.fr/).

Assurer la pérennité de son activité : précautions et adaptabilité

Démarrer, c’est bien. S’installer pour durer, c’est mieux. Plusieurs écueils guettent les jeunes installés : illusions sur le rythme, modèle économique fragile, surcharge administrative, solitude professionnelle. L’enquête CNOM 2022 pointe que 28 % des généralistes installés en solo expriment une forte lassitude au bout de 3 ans, contre 14 % en MSP. Cela renvoie à l’importance de l’anticipation.

  • Prévoir un temps dédié à la formation continue (DPC, groupes d’analyse des pratiques, réseaux pluriprof)
  • Organiser le temps de travail : plages fermées, planification des congés (partage/remplacement plus aisé en MSP)
  • S’appuyer sur les dispositifs d’appui à la coordination (DAC, réseaux spécifiques, etc.)

Les jeunes médecins installés recommandent aussi de soigner les alliances professionnelles locales (pharmaciens, IDE, kinés). Beaucoup soulignent l’intérêt des premières réunions de « temps non clinique » (organisation, régulation, accueil nouveaux patients) où des difficultés peuvent être posées en équipe.

Si certains secteurs restent très fragiles en matière de démographie médicale, on observe depuis 2021 une progression de la densité médicale dans plusieurs territoires grâce à ces nouvelles dynamiques d’installation en MSP (DREES 2024).

Vers de nouveaux modèles : quelles évolutions anticiper ?

Le développement de la télémédecine, l’arrivée progressive d’assistants médicaux, les expérimentations de financement à la population (paiement forfaitaire en MSP) et la structuration des CPTS transforment en profondeur l’exercice libéral. Les généralistes nouvellement installés se retrouveront bientôt face à des patients de plus en plus âgés (35 % de la patientèle médecin généraliste a plus de 60 ans en 2023), à de nouveaux territoires de santé partagés et à la nécessité de décloisonner les pratiques.

Reste que s’installer en cabinet isolé ou en maison de santé, aujourd’hui, suppose à la fois de composer avec une tradition et d’inventer de nouveaux équilibres : exercice mixte, organisation pluriprofessionnelle, implication territoriale et utilisation intelligente des outils numériques sont les clés d’une pratique pérenne, pertinente, et soutenable. Les défis ne manquent pas ; les ressources et accompagnements non plus. Entamer ce parcours, c’est accepter d’articuler exigences personnelles et besoins du territoire, pour inventer la médecine générale de demain.

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