Un paysage sanitaire en mutation : l’urgence de la coordination et de la formation partagée

En quelques années, la France a vu s’installer un nouveau maillage de la coordination des soins avec les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS). Derrière cet acronyme, une ambition : organiser le quotidien des professionnels de santé autour des besoins d’un territoire, plutôt que selon les frontières habituelles de professions ou de structures. Au cœur de leur mission, un levier : la formation interprofessionnelle, outil indispensable pour faire tomber les silos et répondre de manière cohérente aux défis de la santé publique locale.

Aujourd’hui, plus de 650 CPTS sont reconnues en France. Signe que le modèle séduit : les dernières données de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie (CNAM) indiquent qu’en 2024, plus de 70% du territoire français est couvert par au moins une CPTS (Ameli.fr). Mais comment, très concrètement, ces organisations territoriales décloisonnent-elles la formation et stimulent-elles la montée en compétences collectives ?

La formation interprofessionnelle : de quoi parle-t-on, et pourquoi est-ce stratégique ?

La formation interprofessionnelle regroupe toute démarche d’apprentissage impliquant plusieurs métiers ou disciplines de santé, ensemble, autour de situations cliniques ou organisationnelles partagées. Cette logique, désormais valorisée au niveau européen par des programmes comme "Interprofessional Education" (OMS, 2010), répond à une réalité : le patient est souvent pris en charge par plusieurs acteurs et la qualité de la communication impacte directement ses parcours de soins.

  • Des enjeux critiques : Une étude pilotée par le HAS (HAS, 2021) a montré qu’environ 25% des évènements indésirables graves en ville avaient pour origine une coordination insuffisante entre professionnels.
  • Un levier d’attractivité et de rétention : La formation partagée est perçue comme un facteur clé du bien-être et de la fidélisation des équipes, notamment dans les zones où la démographie médicale est fragile (DREES, 2023).

Les missions assignées aux CPTS : cap sur la formation partagée

Parmi les missions socles des CPTS figurent explicitement la coordination des parcours et la promotion de la qualité et de la sécurité des soins, incluant le développement professionnel continu (DPC) interprofessionnel (L. 1434-12-1 CSP). Concrètement, cela se décline de plusieurs façons :

  • Organisation de formations croisées : diagnostics précoces (AVC, BPCO…), gestes techniques, prise en charge coordonnée des patients complexes.
  • Simulations pluridisciplinaires : gestion d’évènements indésirables, situations d’urgence (arrêt cardiaque en ville), simulations en équipe sur mannequins ou ateliers de retour d’expérience.
  • Ateliers "culture commune" : sensibilisation aux spécificités métier de chaque profession, travail sur les représentations, analyse de cas partagés.

Exemples concrets de formation interprofessionnelle portés par des CPTS

  • CPTS du Sud Vienne : Séminaires interprofessionnels trimestriels avec médecins, infirmiers, pharmaciens, kinésithérapeutes et acteurs du secteur social sur la prévention de la iatrogénie médicamenteuse et organisation de la sortie d’hospitalisation.
  • CPTS Pays d’Apt-Luberon : Cycle annuel de formation DPC sur le repérage précoce et la prise en charge de la souffrance psychique, impliquant la coordination avec des psychologues et assistants sociaux.
  • CPTS Métropole Lilloise : Ateliers-pratique en pharmacie sur la préparation d’urgence au cabinet, avec cas simulés et débriefings multiprofessionnels (source : CPTS Métropole Lilloise)

Qu’est-ce que la formation au long cours change sur le terrain ?

  • Meilleure connaissance des compétences mutuelles : Selon une évaluation menée en 2022 par l’Observatoire de la Fédération des CPTS, plus de 80% des professionnels de santé engagés dans des actions de formation interpro se disent davantage confiants dans leur capacité à travailler ensemble.
  • Renforcement des réseaux de confiance : Les groupes WhatsApp ou Teams CPTS, créés initialement pour organiser les formations, servent parfois de hotlines pour les situations inédites, créant réflexes et solidarités.
  • Impact sur les pratiques et les indicateurs : Dans plusieurs territoires, on observe une réduction de 10 à 20% des ruptures de parcours lors des sorties d’hospitalisation après la mise en place de réunions de concertation pluri-professionnelles.

Quelles méthodes sont utilisées pour animer ces dynamiques formatives ?

La palette des outils mobilisés par les CPTS est large, souvent adaptée aux besoins spécifiques du territoire. Voici un aperçu des pratiques les plus répandues :

  • Groupes d’analyse de pratiques en présentiel ou en visio
  • Parcours de formation hybride (MOOC + ateliers en présentiel)
  • Webinaires thématiques courts pour apporter des réponses à des questions pointues dans l’actualité (vaccination, fin de vie, crise COVID)
  • Immersions croisées (visites de structure, « médecin à l’EHPAD, infirmière en centre de santé »)
  • Journées territoriales de retour d’expérience après des situations complexes ou exceptionnelles, favorisant la culture du partage et l’apprentissage collectif.

Tableau comparatif des modalités de formation interprofessionnelle en CPTS

Type d’action Fréquence Participants Exemple concret
Ateliers présentiels Trimestrielle Médecins, IDE, pharmaciens Simulation arrêt cardiaque en maison de santé
Visioconférence Mensuelle Tous professionnels disponibles Point COVID, législation en évolution
Immersion en structure Ponctuelle Jeunes professionnels/newcomers Découverte SSR ou HAD locale
Groupes d’analyse de pratique 6 à 8/an Multi-professionnel Etude de cas de sortie complexe

Ce qui fonctionne… et les défis qui restent à relever

  • Facteurs de réussite :
    • Animation par un binôme médical/paramédical
    • Adéquation entre les thèmes abordés et les besoins du territoire (co-construction avec les professionnels)
    • Souplesse des formats (présentiel, distanciel, mixte)
  • Limites et zones de vigilance :
    • Besoins de financements dédiés pour libérer les professionnels sur leur temps de travail
    • Irrégularité de l’implication des professionnels (rythme de formation, charge d’activité)
    • Relais institutionnels parfois insuffisants pour soutenir le portage des actions

Il est essentiel de noter que selon le rapport de la Fédération nationale des CPTS (2023), seulement 30% des CPTS déclarent avoir un "programme structuré" de formation interprofessionnelle au-delà des premières années de leur installation. L’ancrage de cette dynamique dépend donc étroitement de la mobilisation de tous les acteurs locaux, ainsi que des appuis institutionnels.

Perspectives : l’enjeu d’une culture commune “territorialisée”

La formation interprofessionnelle portée par les CPTS est bien plus qu’une réponse technique à l’évolution des besoins : elle constitue une fabrique du collectif et de la dynamique locale. Face à la fragmentation des pratiques et à la nécessité d’une réponse adaptée aux fragilités de chaque bassin de vie, la CPTS apparaît comme un laboratoire vivant où s’expérimente concrètement la coopération, au service de la population.

Le défi des prochaines années ? Consolider cette dynamique, faire émerger des référents “formation interpro” dans chaque CPTS, inventer des outils interactifs adaptés aux jeunes générations, et ancrer ce réflexe de formation partagée… pour faire de la diversité des métiers et des regards, la véritable richesse de nos territoires.

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