La maison de santé : un laboratoire d’innovation professionnelle

Souvent présentée comme une réponse à la désertification médicale et à la crise de la première ligne de soins, la maison de santé pluridisciplinaire (MSP) s’est imposée en France comme un modèle d’organisation privilégié pour la médecine générale. Mais au-delà de l’accès aux soins, la MSP joue aujourd’hui un rôle moteur – parfois sous-estimé – dans la montée en compétences des généralistes déjà installés. À l’heure où les défis sanitaires se complexifient, où l’exercice isolé perd de son attrait, la logique collective de la MSP s’affirme comme un vecteur essentiel d’émulation et de formation tout au long de la vie professionnelle. Quelques chiffres : selon la DREES (2023), la France compte plus de 2 000 MSP, regroupant 14 500 médecins généralistes et environ 18 000 autres professionnels de santé (infirmier·ère·s, kinés, pharmaciens…). Près de 43 % des généralistes installés exercent aujourd’hui en structure pluriprofessionnelle – une transformation silencieuse avec des impacts majeurs sur la formation continue.

Du compagnonnage au tutorat : l'apprentissage au cœur de l'activité en MSP

Pour beaucoup de généralistes, l’arrivée en MSP marque la fin d’un exercice solitaire, parfois éprouvant, et l’entrée dans un espace d’apprentissage collectif continu. Ce compagnonnage revêt plusieurs formes :

  • Les échanges informels au quotidien : avis sur un dossier complexe, conseils thérapeutiques, retours d’expérience sur la gestion de situations inhabituelles… Ces interactions horizontales, facilitées par la proximité physique, jalonnent les journées.
  • La révision collective des pratiques : audits cliniques, réunions de concertation pluridisciplinaire sur des pathologies chroniques (diabète, insuffisance cardiaque, troubles de l’humeur), ou encore échanges autour de cas signalés dans le cadre de la qualité et sécurité des soins.
  • Le tutorat des plus jeunes : l’accueil de remplaçants, internes et jeunes diplômés favorise la transmission de savoirs, mais constitue également pour les médecins installés un aiguillon pour revisiter leur propre pratique.

Cette dynamique s’éloigne du modèle descendant de la CME (Commission Médicale d’Établissement) : ici, la formation continue s’opère dans la friction et la stimulation du travail collectif. Selon une enquête de la Fédération Française des Maisons et Pôles de Santé (FFMPS), 87 % des médecins exerçant en MSP jugent que les échanges au sein de la structure ont fait évoluer leur approche clinique et organisationnelle.1

Une formation professionnelle plus ancrée, plus horizontale

La montée en compétences ne se limite pas au socle technique. En MSP, elle touche aussi aux dimensions organisationnelles, relationnelles, et parfois même éthiques de la pratique.

  • Formation continue “à la carte” : la mutualisation du financement (FIF-PL collectif, dotation ARS, fonds propres) permet de proposer des formations ciblées sur les besoins locaux : repérage de la fragilité, prise en charge des violences, addictions, outils numériques…
  • Interactions inter-professionnelles : les formations intégrant plusieurs corps de métiers (infirmier·ère·s, kinés, pharmaciens, psychologues…) permettent d’élargir le champ des compétences – et des solutions de prise en charge.

Un rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales, 2022) souligne ainsi que “la dynamique de formation professionnelle dans les MSP est supérieure à la moyenne constatée en exercice isolé, tant en volume qu’en diversité thématique”2. Les dispositifs comme les Groupes d’Analyse de Pratiques (GAP), ou encore les formations-actions directement liées aux projets de santé locaux sont aussi cités comme des moteurs d’apprentissage “contextualisé” : les compétences développées répondent à des besoins réels du territoire.

MSP et coordination : l’expertise dans la complexité

Travailler en MSP, c’est aussi appréhender la complexité croissante de la médecine de famille. La présence d’autres professionnels – mais aussi l’articulation avec le médico-social, les réseaux ville-hôpital, les PTA – place le généraliste au carrefour de multiples interlocuteurs. Cela suppose de développer de réelles compétences de coordination et de gestion de projet.

Compétence Illustration en MSP
Communication pluriprofessionnelle Réunions de synthèse, transmissions sécurisées, protocoles partagés
Gestion de projet Élaboration d’un parcours patient personnalisé, animation de prévention territoriale
Utilisation avancée du numérique DMP, télémédecine, outils de coordination, messageries sécurisées
Management d’équipe Leadership informel, résolution de conflits, planification collective

Ces compétences transversales, longtemps négligées dans la formation médicale initiale, sont aujourd’hui indispensables pour répondre à la demande croissante de coordination en ambulatoire (Cf. rapport de la Cour des Comptes sur l’organisation territoriale des soins, 2023)3.

L’impact de la culture collective sur l’autonomisation professionnelle

Au-delà de la somme des compétences individuelles, c’est bien la culture professionnelle propre à chaque MSP qui fait la différence. Cette culture favorise l'autonomisation progressive des généralistes installés via :

  • L’implication dans la gouvernance : chaque médecin a, via un fonctionnement collégial, la possibilité de porter des projets, de piloter des groupes de travail (ex. protocole douleur, organisation des soins non programmés, recours à la téléexpertise).
  • La prise de recul sur les pratiques : les échanges réguliers permettent d’ajuster, de questionner, parfois d’oser changer ses propres habitudes médicales.
  • L’ouverture à l’innovation : la culture de “l’essai-erreur” (mise en place de nouveaux protocoles, outils de partage d’information, expérimentation de nouvelles consultations de groupe…) permet de se former autrement qu’en suivant des procédures établies.

Un baromètre de la Fédération des MSP d’Île-de-France (2021) montre que 64 % des médecins interrogés estiment avoir développé “un sentiment de compétence accrue” grâce à l’effet stimulant de la collégialité de la MSP.

Des avancées concrètes et mesurables

Les MSP offrent un terrain d’expérimentation unique pour des initiatives qui, in fine, font progresser l’ensemble de la profession. Quelques exemples marquants dans les territoires :

  • Déploiement de consultations avancées sur des thématiques spécifiques (pédiatrie, gynécologie, santé mentale), permettant aux généralistes d’élargir leur champ d’intervention avec le support d’autres professionnels de santé.
  • Mise en place de protocoles pluriprofessionnels validés par l’ARS, comme le protocole Asalée (infirmier·ère-patient-diabète), véritable levier de formation par la pratique.
  • Ateliers de simulation et d’analyse de situations critiques, organisés à l’échelle d’une MSP ou d’un regroupement, permettant d’acquérir des réflexes en cas d’urgence (ex : prise en charge d’un choc anaphylactique).
  • Participation accrue à la recherche clinique en soins primaires : 19 % des MSP participent à des protocoles de recherche – contre 6 % en cabinets isolés (Source : DREES, 2022).

Autant d’initiatives qui structurent une compétence professionnelle vivante et évolutive.

Une dynamique de mutualisation encore perfectible

Si la MSP offre un terrain propice à la montée en compétences, des défis demeurent :

  • Les moyens attribués à la formation en équipe, souvent jugés insuffisants au regard des besoins réels (FFMPS, États Généraux 2022).
  • L’hétérogénéité du portage des projets entre MSP ; toutes ne disposent pas du même leadership, ni des mêmes ressources engagées pour structurer une dynamique d’amélioration continue.
  • Une coopération encore trop limitée avec les universités et organismes de formation, alors que le compagnonnage et l’innovation pédagogique pourraient être mieux valorisés.

Pour aller plus loin, un rapport de la HAS sur les soins primaires (2023) encourage l’adossement plus systématique des MSP à des dispositifs structurés de formation continue et à la recherche en soins premiers, pour renforcer l’attractivité et la qualité du métier.

Un chantier clé pour renouveler la médecine générale

À l’heure du vieillissement de la population, de la chronicisation des maladies et du recrutement difficile des jeunes praticiens, la montée en compétences des généralistes installés constitue un enjeu de société. La MSP, dans sa dimension collective et dynamique, s’affirme comme un laboratoire à taille humaine pour répondre à cet impératif.

Les transformations à l’œuvre dans ces structures préfigurent une médecine générale assumant son rôle de pivot du système, capable d’innover, de transmettre et de s’adapter, au service des territoires.

  1. Fédération Française des Maisons et Pôles de Santé (FFMPS), Baromètre 2020.
  2. Rapport IGAS n°2022-066R, Les professions de santé face à la complexité organisationnelle, 2022.
  3. Cour des Comptes, Rapport sur l’organisation territoriale des soins 2023.

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