La formation locale, premier levier d’attractivité médicale : pourquoi ça fonctionne ?

Les territoires, ruraux ou semi-ruraux, peinent à attirer et fidéliser les professionnels de santé. Pourtant, partout où une dynamique de formation locale est structurée, les résultats se font sentir : stages d’internes, compagnonnage en maisons de santé, initiatives portées par des hôpitaux de proximité… Ces dispositifs dépassent la simple transmission de connaissances. Ils modèlent les choix d’installation, favorisent la collaboration et participent à faire évoluer les représentations, tant chez les futurs médecins que dans la population.

Selon l’Observatoire National de la Démographie des Professions de Santé (ONDPS, rapport 2022), 60% des jeunes généralistes installés en zones peu denses avaient effectué un stage au sein de ces mêmes territoires durant leur formation initiale. Un chiffre qui met en lumière un lien direct entre structure d’accueil formatrice et décision d’installation, loin d’être uniquement le fruit du hasard ou d’un “appel du grand air”.

L’expérimentation locale : bien plus qu’une immersion, un terreau pour l’engagement

La formation locale prend plusieurs formes :

  • Stagiaires de troisième cycle en cabinet ou en structures pluridisciplinaires
  • Simulations d’urgences pluri-professionnelles réunissant médecine de ville, paramédicaux et soignants d’EHPAD
  • Projets de santé territoriaux co-construits autour d’événements de formation (soirées de FMC, ateliers pluriprofessionnels, café santé)
  • Participation à des groupes d’analyse de pratiques, souvent organisés localement

À titre d’exemple, le Centre Hospitalier de Saint-Affrique (Aveyron) accueille depuis 2017 des internes en médecine générale en stage SASPAS (Stage Ambulatoire en Soins Primaires en Autonomie Supervisée). En cinq ans, 23 internes y ont été formés ; six se sont installés dans un rayon de 30 kilomètres, et trois y exercent toujours. Pour une structure de taille modeste, rarement citée dans les classements nationaux, l’impact est notable (Source : CH Saint-Affrique, données internes).

Formation locale et valorisation de l’écosystème territorial

La formation, dans son acception la plus large, n’est pas limitée à la pratique médicale : participation à des projets de santé locaux, immersion dans le tissu associatif, découverte des réseaux de soins, ou encore implication dans la formation de pairs moins expérimentés. Cette multidimensionnalité favorise un sentiment d’appartenance. Des enquêtes menées par l’ARS Occitanie montrent que 72% des internes ayant participé à des activités extra-médicales locales (sport, musique, vie associative) pendant leur formation envisagent d’y rester, contre 48% parmi ceux qui sont restés en dehors du tissu social (source : ARS Occitanie, 2023).

Structurer la formation locale : quels modèles émergents ?

La pertinence et l’efficacité des dispositifs de formation reposent sur plusieurs ingrédients :

  • Qualité de l’encadrement : La présence de tuteurs disponibles, formés et motivés engage la réussite. Les maîtres de stage en zone rurale, soutenus par des réseaux comme la Fédération des Maisons et Pôles de Santé (FEMAS), bénéficient de formations pédagogiques dédiées.
  • Intégration dans le parcours universitaire : Depuis la réforme du troisième cycle de médecine générale (2017), l’augmentation des stages réalisés en ambulatoire en zones sous dotées est notable. De nombreuses universités, telle celle de Tours, intègrent systématiquement un stage “hors les murs” pour sensibiliser les internes aux réalités de la démographie médicale défavorable.
  • Partenariat avec les collectivités : Les Régions, via les dispositifs d’appui à la formation (bourses, logement, mobilité), jouent un rôle-clé. Les “Contrats d’engagement de service public” prévoient une aide financière ciblée en échange d’une installation en zone sous dense.

Un modèle qui s’intensifie : la structuration de Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS), qui organisent régulièrement des formations communes entre professionnels libéraux, hospitaliers et paramédicaux. Ainsi, la CPTS “Terres du Nord Gironde” a mis en place en 2022 plus de 30 ateliers thématiques, allant de la gestion des urgences à la prévention primaire, rassemblant chaque fois entre 20 et 50 participants (Source : CPTS Nord Gironde, rapport d’activité 2022).

L’effet d’entraînement sur l’ensemble du territoire

L’attractivité générée par la formation locale ne profite pas uniquement aux “recrues potentielles”. Elle agit comme un ferment pour toute la structuration territoriale :

  • Dynamique professionnelle : L’arrivée régulière de stagiaires renouvelle les pratiques, insuffle de nouvelles idées et favorise la veille professionnelle. Le collectif s’enrichit, sort de l’isolement.
  • Valorisation institutionnelle : Les établissements et structures formatrices acquièrent une reconnaissance, améliorant leur visibilité auprès des autorités et leur capacité à obtenir des financements ou du matériel pédagogique.
  • Effet miroir : Les jeunes praticiens valorisent à leur tour leur expérience, deviennent maîtres de stage, et participent à leur tour à la formation des nouveaux venus. Les territoires les plus en difficulté basculent progressivement du statut d’“oubliés” à celui de “terres d’opportunités”.
Type de structure Niveau d’implication dans la formation Taux d’installation des jeunes médecins à 5 ans
Cabinet isolé Peu ou pas d’étudiants accueillis 14 % (source : ONDPS 2022)
Maison de santé Accueille régulièrement des internes, organise formations 38 %
Hôpital local/centre de soins Stage SASPAS, formation continue régulière, simulation 41 %

Ce tableau illustre une dynamique objectivée : plus une structure médicale s’investit dans la formation, plus elle parvient, à moyen terme, à renouveler ses effectifs.

Freins et conditions de réussite : déconstruire les idées reçues

La formation locale n’est ni magique, ni automatique. Des obstacles structurels persistent : surcharge d’activité, manque de reconnaissance du temps pédagogique, faiblesse de la rémunération d’encadrement, difficultés à dégager du temps. Selon l’enquête “Conditions de travail des maîtres de stage” (Collège National des Généralistes Enseignants, 2023), 73% des maîtres de stage en zone rurale pointent le manque de support administratif et 68% le manque de valorisation institutionnelle.

Des solutions émergent cependant :

  • Partage des tâches entre plusieurs praticiens pour encadrer stagiaires ou internes (“binômes pédagogiques”)
  • Mise en réseau des maîtres de stage, favorisée par les collèges universitaires régionaux
  • Numérisation des ressources et tutorats à distance pour pallier l’isolement
  • Valorisation financière et symbolique du tutorat dans le cadre des négociations conventionnelles

L’expérience des territoires qui ont su transformer leurs difficultés d’attractivité en éléments moteurs montre que l’engagement local, allié à un soutien structuré, a davantage d’impact qu’un simple bonus financier. Dans le Limousin, la création de “villages formateurs” a permis d’augmenter de 30% le taux d’installation en dix ans (source : ARS Nouvelle-Aquitaine, 2021).

Au-delà de l’accueil : fidéliser, dynamiser, faire rayonner

L’attractivité médicale ne se décrète pas : elle se construit, patiemment, à travers la cohérence et la confiance tissées dans les parcours étudiants puis professionnels. Les territoires qui misent sur la qualité et la densité de leur offre de formation, sur l’intégration active des jeunes soignants dans des projets locaux, récoltent bien souvent les fruits d’une dynamique vertueuse. Loin d’être une contrainte, la formation devient un élément central de l’identité professionnelle, de la qualité de vie au travail, et du projet d’équipe territoriale.

Face à la démographie médicale en tension, les expériences réussies proposent un récit nouveau : les territoires formateurs ne sont pas condamnés à subir la pénurie, mais à devenir des acteurs proactifs de leur attractivité, trouvant dans la transmission, le compagnonnage et l’ancrage local des leviers puissants et pérennes.

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