Réinvestir la formation continue, une nécessité territoriale

Le paysage médical français subit de plein fouet la désertification, en particulier la médecine générale, colonne vertébrale de notre système de santé. Selon la DREES, en 2023, plus de 8 millions de Français vivent dans une commune relevant d’une zone d’intervention prioritaire (ZIP), où le nombre de généralistes par habitant est inférieur au seuil critique (source : DREES). Dans ces territoires, le soutien à la formation continue apparaît comme une stratégie essentielle, pour rompre l’isolement professionnel, soutenir l’attractivité et garantir la qualité des soins.

Or, la diversité régionale des dispositifs, leur articulation avec les dynamiques locales et la variabilité de leur portée réelle interrogent : quelles solutions sont réellement à disposition des médecins généralistes dans ces territoires sous-dotés ? Qui pilote ? Quels financements ? Quel accès pour les praticiens ? Ce tour d’horizon vise à clarifier le rôle et l’efficacité concrète de ces dispositifs, appuyé sur des chiffres, des retours d'expérience et des analyses institutionnelles.

Etat des lieux national : du DPC aux approches régionales

La formation continue s’inscrit d’abord dans un cadre national : le Développement Professionnel Continu (DPC), rendu obligatoire par la loi HPST de 2009. Son financement repose sur l’Agence nationale du DPC (ANDPC), avec une enveloppe annuelle allouée à chaque médecin. En 2022, près de 93 % des généralistes ont déclaré avoir suivi au moins une action DPC dans l’année (Assemblée Nationale, rapport DREES 2023). Mais ce dispositif souffre de limites pour les praticiens ruraux : frais de déplacement, indisponibilité sur place, format trop souvent peu contextualisé aux enjeux spécifiques du territoire.

D’où l’émergence de réponses territoriales portées par les Agences Régionales de Santé (ARS), les associations régionales, ou encore des collectivités locales. Ces initiatives cherchent à « coller » au terrain, avec une diversité marquée d’une région à l’autre.

Le rôle des Agences Régionales de Santé : diversité et limites

Depuis la loi « Ma Santé 2022 », les ARS disposent de nouvelles marges de manœuvre pour soutenir la formation médicale dans les zones sous-dotées. Trois axes principaux se dégagent :

  • Financement complémentaire à l’offre DPC : de nombreuses ARS complètent la prise en charge des formations réalisées en région défavorisée, notamment via des aides spécifiques pour le transport, l’hébergement, voire la rémunération lors de formations en présentiel.
  • Organisation de cycles de formation « sur site » : en Occitanie, par exemple, le dispositif « Parcours de formation territorialisée » organise des sessions itinérantes dans le Lot ou l’Ariège, adaptées au temps médical local et aux besoins exprimés par les équipes (source : ARS Occitanie).
  • Développement d’enseignement à distance : l’ARS Nouvelle-Aquitaine finance, via son partenariat avec l’Université, des modules en e-learning sur la prévention, les soins primaires complexes ou le travail en équipe pluriprofessionnelle, accessibles hors métropoles.

Néanmoins, ces soutiens restent variables selon les régions. Certains dispositifs, tels que les chèques formation ou les bourses « installation et formation », dépendent du dynamisme des ARS et de leur capacité de coordination locale (ex : bourse Ardèche Drôme, cf. Ordre des Médecins).

CESU, réseaux régionaux et associations : le maillage de proximité

Derrière l’action des ARS, l’écosystème régional s’appuie sur une myriade d’acteurs intermédiaires, éléments clés dans l’accès opérationnel à la formation.

Les Centres d’Enseignement des Soins d’Urgence (CESU)

Implantés dans les CH ou établissements de santé, les CESU déploient des modules spécifiquement à destination des généralistes isolés. En Bretagne, par exemple, près de 40% des formations dispensées par les CESU 22 et 29 sont directement organisées dans des maisons de santé rurales, évitant aux praticiens de longs déplacements (source : CESU Bretagne 2023).

Les associations : fédérer et mutualiser l’effort

  • URPS Médecins Libéraux : elles pilotent régulièrement des programmes d’ateliers décentralisés, construits en partenariat avec les collèges régionaux, autour de pratiques innovantes : télémédecine, coordination pluriprofessionnelle, prescription avancée… Exemple en Auvergne-Rhône-Alpes, avec plus de 120 sessions inter-territoires en 2023 (URPS AuRA).
  • Fédérations de la médecine générale : structures comme la Fédération Française des Maisons et Pôles de Santé (FFMPS), ou RésoDoc, lancent chaque année des journées régionales de formation thématiques, souvent itinérantes, avec prise en charge des frais par l’ARS ou les collectivités (Sources : FFMPS, RésoDoc).
  • Organismes de formation spécialisés : certains organismes proposent des « packs formation » modulables, avec accès priorisé aux praticiens de ZIP/ZAC (Zones d’Action Complémentaires).

Expérimentations territoriales et innovations sociales

En réponse à la difficulté de mobilité et à la surcharge de travail, plusieurs expérimentations voient le jour, pilotées par des collectivités ou associations. Quelques initiatives notables :

  • « Campus santé sur roues » (Pays de la Loire, ex-Mayenne) : camion itinérant équipé pour formations en petits groupes, sur les lieux mêmes d’exercice des médecins rurales. En 2022, plus de 600 praticiens concernés pour une dizaine de modules proposés chaque mois (source : ARS Pays de la Loire).
  • Bourses de formation et installation : la Région Centre-Val de Loire octroie des bourses spécifiques aux jeunes médecins s’engageant à exercer dans une zone déficitaire, incluant obligation de suivi de sessions de formation continue contextualisées (Région Centre-Val de Loire).
  • Appels à projets locaux : l’ARS Grand Est soutient des appels à projets pour la création d’équipes mobiles de formateurs généralistes, qui interviennent directement dans les territoires à faible densité médicale.

Le numérique : un levier mais pas une panacée

Le tutorat à distance, les webinaires ou plateformes e-learning connaissent un franc succès post-crise sanitaire. La plateforme ANDPC recense plus de 1100 modules 100% distanciels, certains « fléchés » pour ZIP/ZAC. Pourtant, selon une enquête menée par le Collège de la Médecine Générale en 2023, seuls 18,5% des généralistes ruraux jugent ces dispositifs « totalement adaptés » à leurs besoins, invoquant le manque d’interaction, l’isolement et la difficulté à traduire les acquis en changements concrets de pratique (CMG).

Dispositif Accessibilité Impact en zone sous-dotée Particularités
Webinaires ANDPC Élevée (connexion internet requise) Modéré à élevé Sujets généralistes, parfois peu contextualisés
Formations sur site (CESU, URPS) Variable (projetés dans locaux de MSP...) Très élevé Forte contextualisation, ancrage local
Campus itinérant Limitée (rayon géographique restreint) Elevé Approche immersive, sur-mesure

Financement : quels leviers pour les médecins et les territoires ?

Si le financement du DPC reste socle commun (21 heures par an indemnisées à 45€/heure en 2023, hors charges), beaucoup d’acteurs régionaux développent des suppléments ou leviers incitatifs :

  • Majoration des indemnisations pour les médecins exerçant en ZIP/ZAC (ex : +20% en Bourgogne-Franche-Comté sur certains modules prioritaires, source ARS régionale).
  • Prise en charge intégrale des frais annexes : certaines régions, comme la Normandie, intègrent transport + hébergement systématiques pour toute formation DPC ou « hors DPC » labellisée.
  • Subventions spécifiques pour la création d’une offre locale (formation de pairs à pairs, accueil de formateurs…).

A noter également l'implication croissante des Conseils Départementaux et Régions, qui déploient depuis 2021 des « fonds d’innovation territoriale santé », permettant parfois de soutenir la création d'événements de formation thématiques ou interprofessionnels au sein même des territoires sous-dotés.

Accès, contraintes et leviers d’efficacité : échos du terrain

Un constat quasi unanime : la contrainte principale reste le temps médical. Selon l’URPS Centre-Val de Loire, plus de 47 % des médecins généralistes ruraux se déclarent limités par leur charge de travail pour accéder à la formation (Enquête 2023).

Parmi les leviers relevés par les praticiens ayant bénéficié des dispositifs régionaux :

  • L’accueil sur site ou en itinérance, brackets temporels courts compatibles avec l’organisation des cabinets.
  • L’intégration d’équipes pluripro, permettant d’enrichir la dynamique collective locale (ex : formations associant généralistes, IDE, pharmaciens en campagne gersoise).
  • Un soutien administratif très en amont (montage de dossier, gestion des inscriptions), la lourdeur des procédures étant souvent citée comme frein principal à l’engagement (cf. rapport DREES, 2023).

Faire de la formation continue un outil d’attractivité rurale

Au-delà de l’intérêt personnel du médecin, l’enjeu est collectif : les territoires parvenant à garantir une offre régulière, localisée et attractive de formation continue enregistrent un turn-over médical significativement plus faible (cf. ARS Nouvelle Aquitaine, tableau de bord 2022). De plus, la dynamique de formation apparait, dans la majorité des enquêtes menées auprès des jeunes médecins (ex : ReAGJIR 2023), comme l’un des premiers facteurs de décision dans le choix du lieu d’installation.

L’appui régional, qu’il soit financier, organisationnel ou purement logistique, constitue donc bien plus qu’une réponse à la seule question de la compétence : il structure et renforce le maillage territorial, et contribue à faire de chaque praticien isolé un acteur pleinement impliqué dans la vie de la cité. Un fil à tirer, donc, pour rebâtir la médecine de proximité sur des bases solides et partagées.

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