Introduction : l’attente d’un accès permanent aux soins

Dans l’imaginaire collectif, les urgences sont synonymes de disponibilité totale. Le réflexe de la population est souvent simple : en cas de problème de santé aigu, on se rend aux urgences, que l’on soit à Paris ou en plein cœur du Massif Central. Pourtant, dans de nombreux territoires, l’accès à un accueil d’urgence 24h/24 n’est plus possible au sein de nombreux hôpitaux locaux ou hôpitaux de proximité. Entre incompréhension et inquiétude, patients, élus locaux et parfois même des professionnels de santé s’interrogent : pourquoi les urgences de proximité ne sont-elles pas ouvertes en continu ?

Cet état de fait, loin d’être anecdotique, interroge notre organisation territoriale et la manière dont nous pensons les soins non programmés. Retour sur des causes multiples, bien plus complexes que la seule question des moyens ou de la démographie médicale.

Hôpitaux locaux : le périmètre d’une mission, des moyens limités

Les hôpitaux locaux, aujourd’hui souvent qualifiés d’« Hôpitaux de proximité » selon la nouvelle nomenclature de la Loi Ma Santé 2022, jouent un rôle de pivot dans l’offre de soins territoriale. Leur mission première est l’accueil en hospitalisation de médecine polyvalente, la réhabilitation, la prise en charge des états subaigus, et parfois l’hébergement médico-social. Mais la permanence des soins, notamment la gestion d’urgences 24h/24, ne fait pas systématiquement partie de leur cahier des charges. Selon la DGOS, la France comptait en 2022 près de 245 hôpitaux de proximité, avec pour seuls impératifs réglementaires :

  • Une activité de médecine polyvalente ;
  • Des consultations spécialisées ;
  • Un plateau technique limité, sans obligation d’avoir un service d’urgences ouvert la nuit.
(Source : Ministère de la Santé, fiche Hôpital de proximité.)

Les services d’accueil des urgences, eux, sont distinctement organisés par des décrets spécifiques, exigeant un maillage en ressources humaines, en plateau technique et en capacité de prise en charge immédiate qui dépassent les possibilités réalistes de la plupart des établissements ruraux.

Des ressources humaines sous tension : la clef de voûte manquante

Aucun dispositif d’accueil 24h/24 ne peut exister sans médecins présents sur site en permanence, épaulés par une équipe soignante complète. Or, la démographie médicale régionale et la pénurie d’infirmiers, aggravées par la difficulté de recruter en zone rurale, rendent l’équation impossible.

  • En 2022, selon un rapport du Drees, il manquait au moins 30 % de médecins généralistes pour maintenir une activité 24h/24 dans les hôpitaux de proximité.
  • Le recrutement d’infirmiers diplômés d’État reste très en deçà des besoins dans une grande majorité de territoires, avec un taux de vacance de postes de l’ordre de 20 % dans certaines régions rurales (Infirmiers.com).

Ce déficit de professionnels, notamment pour assurer des gardes de nuit exposées et mal rémunérées, conduit à des situations où le maintien d’un accueil d’urgence 24h/24 mettrait en danger patients et soignants.

L’évolution de la nature et du volume des passages

Il est essentiel de tordre le cou à une idée reçue : le nombre de passages nocturnes dans les urgences des hôpitaux locaux est souvent extrêmement faible. Un service d’urgences qui enregistre moins de 10 passages par nuit – dont l’immense majorité relève de pathologies bénignes ou différables – pose la question de la justification d’un tel investissement humain et organisationnel.

  • Le rapport du Sénat de juin 2022 (source) observe qu’en moyenne, les petits services d’urgence ruraux accueillent moins de 15 passages par 24h, dont moins de 3 passages la nuit.
  • Plus de 70 % des cas pris en charge pourraient être évalués par de la médecine générale ou via la régulation du SAMU-centre 15.

Au-delà d’une présence symbolique, la faible volumétrie questionne le « coût / efficacité » du maintien d’un tel dispositif face à des alternatives comme les gardes médicales, la télémédecine ou la mobilisation des SMA (Structures Mobiles d’Urgence et d’Appui).

L’urgence, une mission trop lourde pour les locaux non adaptés

Un service d’urgences 24h/24 exige un certain nombre de garanties, sécuritaires et de qualité :

  • Accès rapide à l’imagerie (notamment scanner) ;
  • Disponibilité de biologie 24h/24 en circuit court ;
  • Plateau technique pour la prise en charge des détresses vitales ;
  • Référents spécialistes en appui (chirurgiens, anesthésistes, etc.).

Or, la majorité des hôpitaux locaux, conçus initialement pour de la médecine polyvalente ou SSR (Soins de Suite et de Réadaptation), ne disposent ni du plateau technique ni de la masse critique de patients nécessaire à la sécurité des prises en charge lourdes. Installer un scanner ou maintenir une biologie 24h/24 coûte plusieurs centaines de milliers d’euros par an pour parfois moins de 10 examens par semaine.

Face à ces contraintes, la question de la sécurité prime : faut-il maintenir un accès possible, mais potentiellement dangereux, ou orienter directement vers des structures mieux dotées ? C’est souvent le second choix qui prévaut, en lien avec la déclinaison locale du plan régional d’organisation des urgences (PROU).

Des modèles de régulation qui évoluent : vers de nouveaux équilibres

La question n’est pas seulement budgétaire ou réglementaire : elle est profondément organisationnelle. Plusieurs solutions sont aujourd’hui déployées ou expérimentées :

  • Triage systématique par appel au centre 15, avec orientation vers la structure adaptée ;
  • Renforcement des maisons médicales de garde (MMG), accessibles la nuit et le week-end, parfois adossées à l’hôpital de proximité ;
  • Mise à disposition d’équipes mobiles de soins urgents (SMUR allégés), pour prise en charge et transfert vers l’hôpital support si besoin ;
  • Développement de la télémédecine, permettant une régulation médicale rapide, voire une téléconsultation de nuit dans certains territoires (source : Haute Autorité de Santé – Télésanté).

Ces organisations cherchent à adapter la réponse à la demande réelle, tout en sécurisant les parcours de soins sans multiplier les points de prise en charge ouverts en continu, qui deviennent risqué si le plateau technique et l’équipe sont insuffisants.

Les attentes sociétales et les enjeux politiques

La fermeture nocturne des urgences de proximité provoque souvent une vive réaction des élus et de la population locale. Il s’agit là d’un enjeu symbolique fort, car la présence d’un accueil d’urgence est interprétée comme un marqueur de vitalité et d’égalité territoriale.

Des pétitions, des manifestations et parfois des occupations d’établissements témoignent de la force de ce sujet (cf : mobilisation autour de l’Hôpital de Saint-Affrique, 2022 – France 3 Régions).

Pour autant, la réalité est têtue : le mode de vie évolue, la population est souvent vieillissante, et l’aspiration raisonnable à une prise en charge de qualité doit s’articuler avec des contraintes systémiques et humaines très fortes.

Attentes des usagers Réalités organisationnelles
Accueil 24h/24, proximité, réassurance Équipes médicales incomplètes, faible flux la nuit
Traitement rapide des urgences mineures Alternative par centre 15 et MMG
Symbole d’égalité d’accès Disponibilité d’une filière pour les vraies urgences via le 15

Des pistes pour le futur : penser territoires et gradation des soins

L’organisation territoriale de la permanence des soins évolue. La clé ? Penser gradation et « capacité à faire » plutôt que présence partout et tout le temps. Les territoires expérimentent de plus en plus :

  • Des services d’accueil non programmés en journée et en soirée mais non la nuit, avec relais par la régulation médicale ;
  • Des protocoles d’orientation sécurisés entre maisons de santé, MSP, et hôpitaux de référence ;
  • L’appui des CPTS (Communautés Professionnelles Territoriales de Santé) pour l’organisation de la réponse à la demande de soins urgents (Ministère de la Santé).

Ce sont ces nouveaux modèles, ancrés sur la réalité des flux de patients, des ressources médicales, et sur l’innovation organisationnelle, qui devront dessiner la médecine de demain pour garantir la sécurité patient sans surpromettre.

Ouverture : dépasser le mythe de l’accessibilité continue

La fermeture nocturne des urgences de proximité n’est ni un abandon ni une fatalité, mais bien l’expression d’une adaptation nécessaire. La permanence des soins doit garantir l’accès aux véritables soins urgents, tout en respectant la sécurité des patients et la réalité du territoire. La question centrale n’est plus tant celle de la disponibilité permanente d’un service d’accueil, mais celle de la juste orientation, de la coopération professionnelle et du renforcement de la gradation territoriale des soins.

C’est là l’enjeu majeur du XXIe siècle pour la médecine de proximité : une capacité à s’inventer collectivement, sous contrainte, pour ne rien céder sur la qualité tout en acceptant qu’aucun système ne peut tout promettre, partout, tout le temps.

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