Un bouleversement du quotidien et des parcours d’apprentissage

La télémédecine n’est plus un simple projet pilote : elle s’est installée dans le quotidien des médecins généralistes. Portée par l’urgence de la pandémie, ancrée par la routine des réunions médicales virtuelles, la télémédecine travaille aussi, en profondeur, la manière dont les médecins continuent à se former et à se confronter aux évolutions de la médecine.

En médecine générale, où l’isolement professionnel est souvent cité comme facteur d’épuisement, la formation continue traditionnelle – congrès, réunions présentielles, journées FMC – est longtemps restée le lien essentiel avec la communauté et la mise à jour des connaissances. La diffusion du numérique puis l’explosion des usages de télémédecine (téléconsultation, télé-expertise, webinaires, communautés professionnelles en ligne) redistribuent les cartes.

L’élargissement de l’accès à la formation

L’accès plus large et plus souple aux savoirs figure parmi les premiers apports de la télémédecine. Les contraintes géographiques et organisationnelles, jusqu’ici majeures pour de nombreux médecins de secteur rural ou en activité isolée, diminuent nettement.

  • Le temps de déplacement – souvent deux à trois heures pour se rendre à une formation régionale (source : SFMG, 2022) – est remplacé par le temps effectif de la session, avec un gain concret de disponibilité.
  • La fréquence des sessions croît : une enquête de la Fédération des Médecins de France (FMF, 2023) indique que 68 % des généralistes consacrent désormais plus de deux sessions mensuelles à la formation continue en ligne, contre 41 % en 2018.
  • Les thématiques diversifiées permettent un choix adapté : télémédecine, ETP, psychiatrie, soins palliatifs, addictions. Le nombre de webinaires proposés a été multiplié par cinq depuis 2020 sur les principales plateformes (DPC, Agorasanté).

Ce modèle efface en partie la disparité territoriale : en 2022, les généralistes des zones sous-denses ont bénéficié d’une offre de formation en ligne élargie, presque équivalente à celle des zones urbaines (INSEE, 2023).

Des formats repensés pour une pratique quotidienne réaliste

L’autre atout majeur réside dans la modularité et la réactivité de la formation à distance :

  • Formats courts, ciblés : capsules vidéo, podcasts, ateliers interactifs, souvent planifiés en dehors des horaires de consultation.
  • Sujets d’actualité : les modules sont mis à jour rapidement après la parution d’une recommandation (HAS, EBM PracticeNet), ce qui accélère l’adaptation des pratiques.
  • Travail en petits groupes à distance : le partage d’expérience entre pairs, essentiel pour la médecine générale, demeure possible via les plateformes sécurisées (MS Teams, Zoom Pro, Omnidoc).

Les dispositifs de simulation en ligne (ex. simulateurs de consultation, cas cliniques interactifs) offrent également la possibilité d’affiner ses compétences dans des situations complexes, jusqu’alors principalement accessibles lors de stages hospitaliers ou de formations coûteuses.

Coordination, interprofessionnalité et dynamisme des communautés virtuelles

La télémédecine s’inscrit aussi dans un mouvement d’ouverture à l’interprofessionnalité. ROMPU jusqu’alors à des rencontres ponctuelles, le lien entre généralistes et autres professions s’enrichit d’espaces d’échanges virtuels :

  • Télé-expertise : pour 21 % des généralistes interrogés (CNAM, Bilan 2023), la participation à la télé-expertise a mené à des opportunités de formation informelle, en direct avec des spécialistes.
  • Clubs régionaux sur le numérique en santé : ils réunissent médecins, pharmaciens, paramédicaux et améliorent la compréhension partagée des évolutions réglementaires ou pratiques (ex : suivi des patients sous anticoagulants oraux directs).
  • Webinaires communautaires : ils créent un espace de débat sur des sujets “brûlants” comme la gestion des refus de vaccination ou l’usage des IA dans le triage des patients.

La dimension collaborative de ces dispositifs repositionne la formation continue comme moteur du décloisonnement ville-hôpital et de la construction de filières territoriales coordonnées.

Freins persistants et nouvelles inégalités

La généralisation de ces outils n’est cependant pas sans zones grises. La télémédecine dans la formation continue soulève de nouveaux défis, dont certains encore peu explorés :

  • Surcharge d’information : l’accès démultiplié à des ressources nombreuses peut rapidement mener à une “infobésité”, voire à la diffusion de contenus de moindre qualité (revues grises non évaluées, webinaires sponsorisés).
  • Qualité et certification : la prolifération d’acteurs privés (organismes de formation, industries pharmaceutiques) complexifie l’identification de sessions fiables ou labellisées DPC. Selon la HAS (Rapport 2023), 18 % des médecins se disent incertains de la validité pédagogique de certaines webclasses.
  • Équipement et fracture numérique : malgré l’amélioration de l’accès global à Internet, 13 % des médecins généralistes exerçant en zone rurale rapportaient en 2023 des difficultés d’équipement ou de connexion suffisante pour suivre les sessions dans de bonnes conditions (DREES, 2023).
  • Isolement relationnel : le distanciel, s’il offre une solution au manque de temps, peut renforcer l’isolement, en particulier pour les praticiens déjà éloignés des réseaux de pairs.

Des mutations qui interrogent la pratique future

Les effets de la télémédecine sur la formation continue dépassent l’adaptation logistique. Plusieurs évolutions de fond s’esquissent :

  1. Compétences numériques à intégrer : la maîtrise des outils digitaux (DPI, télé-expertise sécurisée, data visualisation) devient elle-même un axe de formation obligatoire, repoussant la limite entre technicité et clinique.
  2. Évolution de la posture pédagogique : la mobilité offerte par le numérique tend à passer d’un modèle descendant (expert vers apprenants) à des approches entre pairs, interactives et orientées vers la résolution de problème réels ou la simulation de situations cliniques.
  3. Individualisation de la formation : le DPC s’adapte et reconnaît désormais des formats mixtes (présentiel/distanciel), doublés d’activités d’analyse de pratique; ce modèle “à la carte” fait émerger de nouveaux outils d’auto-évaluation, comme les portfolios en ligne.

Une étude du CNGE (Collège National des Généralistes Enseignants) révèle ainsi que 73 % des jeunes généralistes (moins de 5 ans d’exercice) plébiscitent une formation continue hybridée, mêlant distanciel pour l’expertise “chaude” et ateliers présentiels pour le partage de situations complexes.

Illustrations concrètes : parcours, retours d’expérience

Si l’on s’intéresse à l’influence réelle de la télémédecine sur la formation continue, plusieurs parcours emblématiques témoignent des changements à l’œuvre :

  • Groupe de pairs multi-territoires : des médecins installés à plus de 300 km l’un de l’autre se réunissent en visio tous les deux mois pour analyser des cas de patients polypathologiques, associant expertise locale et partage collégial (exemple signalé par l’URPS Île-de-France, 2023).
  • Sessions “flash” pour situations critiques : lors de la vague COVID-19, des webinaires quotidiens animés par des infectiologues et des réanimateurs ont permis aux généralistes d’ajuster immédiatement leur prise en charge des patients suspectés (sources : REACTing, Infectiologie.com).
  • Formations sur la téléconsultation : devant la montée en puissance des consultations vidéo, plus de 22 000 médecins généralistes ont suivi, entre 2021 et 2023, un module spécifique du DPC sur la conduite d’un examen physique à distance et la gestion des situations limites (monDPC.fr, bilan 2023).

Le regard des institutions et perspectives d’évolution

L’intégration de la télémédecine à la formation continue est désormais prise en compte dans les politiques de santé :

  • Le DPC (Développement Professionnel Continu) a multiplié par trois les offres hybrides depuis 2020 (210 formations en 2023, contre 68 en 2019).
  • Le CNGE recommande désormais un socle de compétences numériques pour toute nouvelle Maquette de formation initiale à la médecine générale (CNGE, Recommandations 2023).
  • Des plateformes nationales, comme eSante.gouv.fr et l’Espace Numérique de Santé, développent des bancs d’essai pour l’innovation pédagogique incluant la réalité virtuelle, la simulation et le retour d’expérience patient.

Quels équilibres pour demain ?

La formation continue en médecine générale s’émancipe peu à peu du face-à-face traditionnel et s’ouvre à de nouveaux espaces d’apprentissage, plus souples mais aussi plus complexes à maîtriser. La télémédecine, en rendant la formation plus inclusive, rapide, flexible, oblige à repenser l’accompagnement des soignants pour garantir la qualité et la pertinence des savoirs acquis. Les prochaines années verront sans doute se préciser cet équilibre entre présence, distance et co-construction des pratiques. À condition de ne pas perdre de vue ce qui fait la spécificité de la médecine générale : une praxis enracinée dans les territoires, nourrie par la discussion entre pairs et centrée sur la pluralité des situations cliniques. C’est en reconnaissant ces besoins que la télémédecine pourra transformer, de façon durable et positive, l’évolution professionnelle des généralistes.

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