Penser la formation continue autrement : bien plus qu’une obligation, un levier pour les territoires

Dans le maillage des soins de proximité, la notion de formation continue ne se limite plus à remplir une obligation administrative. Pour les professionnels de santé, elle s’impose comme un tremplin pour améliorer la qualité, la sécurité, mais aussi l’efficience et l’équité des soins. Pourtant, sa vraie portée opérationnelle reste encore trop peu palpable pour de nombreux acteurs du terrain. Entre journées en maisons de santé, échanges pluriprofessionnels et sessions en ligne, la formation continue s’est transformée – à la fois plus accessible, mais aussi plus complexe, car confrontée à la densité des journées et l’isolement croissant de certains praticiens.

La Haute Autorité de Santé (HAS) en France, comme l’OMS à l’échelle internationale, rappelle régulièrement que le développement professionnel continu (DPC) est l’un des moteurs essentiels pour :

  • Prévenir les événements indésirables associés aux soins
  • Déployer les innovations médicales à haut potentiel
  • Faire face à la polymorphie croissante des parcours de soins sur le terrain
  • Réduire les inégalités sociales et territoriales face à la qualité des prises en charge

Et si l’on passait en revue, avec une focale “soins de proximité”, l’écosystème réel et l’impact quantifiable de la formation continue ?

De l’obligation réglementaire à l’exigence partagée : un virage récent dans la culture médicale

Longtemps, la formation continue a été vécue comme une formalité : remplir son quota annuel, signer une feuille de présence, parfois découvrir des thèmes éloignés du quotidien des cabinets ou des centres de soins. Mais la loi du 21 juillet 2009, puis la création du DPC en 2013, ont fait évoluer les mentalités. Aujourd’hui, tout professionnel de santé libéral, salarié ou en exercice mixte doit justifier du suivi d’un parcours triennal de formation certifié (Agence nationale du DPC).

  • En 2023, 93% des médecins généralistes français déclaraient avoir participé à au moins une action de formation continue sur les trois précédentes années (source : Cnam/DRSM).
  • 80% des structures pluriprofessionnelles (MSP, centres de santé) déclarent avoir intégré les réunions d’analyse de pratiques professionnelles ou de concertation comme temps forts de formation continue collective (HAS, 2023).

Ce changement culturel se traduit par une recherche accrue de sens et d’impact : la formation n’est plus déconnectée du terrain, mais s’inscrit dans la réponse pragmatique aux difficultés ressenties (exemples : prise en charge coordonnée face aux risques iatrogènes, gestion pluriprofessionnelle des pathologies chroniques, pratiques adaptées aux populations précaires).

Impacts concrets de la formation continue sur la qualité et la sécurité des soins

1. Actualisation systématique des connaissances médicales et paramédicales

Le nombre d’actes médicaux fondés sur des recommandations actualisées est directement corrélé à l’intensité de la formation continue. Plusieurs études, dont celle du Journal of Clinical Epidemiology (2022), ont montré que les généralistes participant à au moins deux actions de DPC par an adaptent plus rapidement leurs prescriptions et modalités de suivi suite à de nouvelles recommandations de prise en charge (par exemple : antibiothérapie, anticoagulation, dépistage du cancer du côlon).

  • En 2022, l’introduction des nouvelles recommandations HAS sur le diabète de type 2 a été plus rapide dans les territoires engagés dans des groupes de pairs, comparés à ceux où les actions de formation restaient individuelles.
  • La prise en compte des signaux faibles d’événements indésirables médicamenteux progresse de 20% chez les praticiens suivant annuellement des formations ciblées (données WEKA santé).

2. Prévention et gestion des risques : du partage d’expérience à l’automaticité réflexe

La sécurité des soins passe aujourd’hui par l’analyse des événements indésirables et la gestion des risques associés aux pratiques : infections associées aux soins, erreurs de prescription, défauts de communication interprofessionnelle. La formation continue permet de passer d’une logique punitive à une logique de prévention.

  • La majorité des actions d’amélioration de la sécurité du circuit du médicament en établissement de santé de proximité (hôpital local, EHPAD) sont issues d’un cycle DPC spécifique (audit, retour d’expérience, simulation en équipe).
  • Selon la Fédération française de simulation en santé, les ateliers de simulation médicale en équipe ont permis de réduire de 30% les erreurs médicamenteuses dans des services pilotes de médecine polyvalente entre 2018 et 2022.

Côté médecine de ville, le partage d’anecdotes ayant conduit à des complications évitables lors des réunions pluriprofessionnelles (notamment en MSP) facilite l’intégration rapide de réflexes face à des situations à risque (exemple : suspicion de maltraitance, coordination en situations complexes).

3. Coopération et coordination pluriprofessionnelle au service du parcours patient

La transformation de la formation continue s’observe aussi dans la montée en puissance de la formation interprofessionnelle (FIP). Elle permet de décloisonner la compréhension des parcours et de fluidifier la prise en charge, notamment lors du passage ville-hôpital ou du retour au domicile.

Thème de la FIP Bénéfice observé Type de structure
Gestion du patient âgé polymédiqué Diminution de 22% des hospitalisations évitables Hôpital local, MSP
Prise en charge de la souffrance psychique en ambulatoire Réduction de 18% du délai d’accès au psychologue Cabinet de groupe, centre de santé
Simulation coordination pluridisciplinaire urgences/SMUR/urgences générales Baisse de 12% du taux d’évènements indésirables graves Services d’accueil d’urgence ruraux, associatifs

Cette logique collaborative, désormais promue par le Ministère de la santé via les Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), crée des réseaux réflexes et accroît la sécurité globale du parcours.

Nouveaux formats, nouveaux enjeux : la formation continue face à la réalité du terrain

Le développement du numérique, le recours à la simulation, et la montée en puissance des échanges inter-structures transforment la formation continue :

  • Les formations hybrides (webinaires + ateliers terrain) permettent d’élargir la communauté d’apprentissage et de limiter l’isolement territorial.
  • La simulation in situ (exercices d’équipe dans le lieu réel de prise en charge) se généralise, favorisant l’entretien d’une “culture du réflexe” face aux urgences ou complications rares.
  • Les cycles d’audit clinique déployés depuis 2019 par la HAS impliquent l’ensemble des profils du parcours de soins, du médecin au secrétaire, pour une relecture collective des pratiques réelles.

Le principal défi persistant reste le manque de temps disponible, surtout en zones sous-denses, où le temps médical est d’abord capté par la prise en charge directe. Plusieurs rapports (Cour des Comptes, 2022 ; Conseil National de l’Ordre, 2023) insistent sur la nécessité de valoriser ces temps de formation et de faciliter leur accès (exemple : majoration de la rémunération DPC, mutualisation géographique des sessions).

Freins persistants et perspectives d’avenir

La formation reste inégalitairement distribuée : en 2022, 19% des médecins généralistes disaient avoir renoncé à suivre un module de formation continue dans l’année faute de temps, d’attractivité des thèmes ou en raison de l’éloignement géographique (Ameli, Bilan DPC 2022).

  • Un écart persistant subsiste entre zones urbaines et territoires ruraux pour l’accès à la formation pluriprofessionnelle formelle (28% de couverture en ruralité isolée vs 57% en zones périurbaines).
  • La reconnaissance du temps de formation comme temps médical effectif (au sens organisationnel et financier) demeure un enjeu non résolu dans de nombreux établissements de proximité.

Par ailleurs, le recul sur l’impact direct “ressenti patient” de ces formations manque encore de données longues. Une perspective envisagée serait d’intégrer davantage les savoirs expérientiels des usagers dans la construction des cycles de formation, pour aligner au plus près la qualité perçue et la sécurité réelle.

L’indispensable ouverture des savoirs pour des soins de proximité sûrs et de qualité

À l’heure où la pression sur les effectifs et le temps de soin ne cesse de croître, la formation continue n’est ni un luxe ni une simple prescription réglementaire. Elle est un outil de prévention, d’harmonisation, mais aussi un accélérateur d’innovation organisationnelle, tout particulièrement sur le terrain. Pour franchir un cap, il faudra sans doute miser sur la valorisation collective des temps de formation et l’intégration systématique de formats collaboratifs, à tous les niveaux du réseau de santé.

L’enjeu est moins de faire “plus” de formation que de faire “mieux” : ancrée dans les besoins réels des territoires, pilotée par et pour les acteurs, et reliée de façon dynamique au vécu des patients.

Sources : HAS, Ameli, Agence nationale du DPC, WEKA Santé, Journal of Clinical Epidemiology, Fédération française de simulation en santé, Cour des Comptes, Conseil National de l’Ordre des Médecins.

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