Un pas de côté essentiel dans une carrière en constante évolution

Dans un contexte médical marqué par la pression de l’exercice isolé, l’intensification réglementaire et les défis liés à la démographie médicale, la tentation d’ouvrir de nouveaux espaces professionnels se fait sentir chez de nombreux médecins généralistes expérimentés. Parmi ces voies, l’enseignement à la faculté de médecine occupe une place croissante, tant pour sa capacité à redonner du sens que pour ses impacts concrets sur la pratique individuelle et collective.

En 2022, selon le Conseil National de l’Ordre des Médecins, près de 13 % des médecins généralistes déclarent s’investir d’une manière ou d’une autre dans l’enseignement universitaire (CNOM). Un chiffre en progression, reflet d’un mouvement de fond entre renouvellement individuel et transformation de la discipline.

Se ressourcer en transmettant : un catalyseur de motivation

L’un des leviers majeurs, évoqué lors de nombreux retours de praticiens engagés, est le besoin de sortir du rythme parfois épuisant de la pratique pure pour retrouver une forme de respiration professionnelle. L’enseignement, en demandant d’expliquer, de mettre en perspective et de structurer son expérience, oblige le généraliste expérimenté à revisiter ses acquis. Ce “pas de côté” permet d’enrichir le sens de sa pratique et d’éviter l’érosion du quotidien par la routine.

  • Redécouverte de la médecine générale : Élaborer un cours sur la prise en charge de la douleur chronique ou co-animer une séance sur la relation soignant-soigné oblige à actualiser ses connaissances, à creuser la littérature et à confronter ses pratiques à celles d’autres collègues. Cela stimule une veille constante et incite à questionner ses propres automatismes.
  • Effet miroir du compagnonnage : L’accompagnement d’étudiants et d’internes renouvelle le regard porté sur la profession. Leurs questions, parfois déstabilisantes, forcent à expliciter ce qui semblait évident et à revisiter les bases. Nombre de généralistes évoquent ce “choc salutaire” qui ranime la flamme après plusieurs décennies de pratique.

Le rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales 2021 sur “La formation initiale des médecins généralistes” le souligne : l’enseignement participe au maintien des connaissances, au développement des compétences pédagogiques, et, par ricochet, à la prévention du burn-out (IGAS).

Transmettre l’ancrage territorial et l’approche globale du soin

Être médecin généraliste, c’est penser l’individu dans sa globalité et son contexte de vie. Mais comment, si ce n’est par l’enseignement direct, initier les futurs praticiens à cette dimension ? Sur le terrain, nombre de généralistes praticiens enseignants (ex-Maîtres de stage universitaires) façonnent la relève à l’image des réalités locales : articulation avec le médico-social, gestion des situations d’isolement, adaptation aux fragilités ou à la précarité.

  • Les stages de terrain : Ils constituent désormais une part incontournable du cursus, avec l’entrée effective des internes de médecine générale à l’hôpital local ou dans les ESP (ex-maisons et centres de santé). Sur l’année universitaire 2023-2024, près de 7 000 étudiants effectuaient un stage de niveau 1 en cabinet libéral (source : Syndicat MG France).
  • Initiation à la coordination : L’enseignement dispensé en faculté par des praticiens permet une transmission concrète des outils de coordination : réunions pluriprofessionnelles, dispositifs d’appui à la population, télémédecine… autant d’aspects qui ne sont pas toujours au cœur du parcours hospitalier classique.
  • Valorisation des initiatives locales : Ce sont bien souvent dans ces temps universitaires que des modèles innovants d’organisation – Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS), équipes mobiles locales, etc. – sont partagés, décortiqués, adaptés. Parfois, c’est l’occasion d’attirer de jeunes médecins vers les territoires “déserts” grâce à ces témoignages incarnés.

Un double impact sur la reconnaissance institutionnelle et la carrière

Longtemps, l’enseignement universitaire fut le pré carré d’une minorité hospitalo-universitaire, avec une sous-représentation flagrante de la médecine générale. L’évolution du statut de “Praticien Enseignant Associé” (PEA) et l’essor des postes de Professeurs Associés de Médecine Générale (PAMG) ont permis d’ouvrir la porte à des parcours hybrides, où l’expérience de terrain devient précieuse à l’université.

  • L’accès à une nouvelle légitimité : L’engagement à la faculté confère une visibilité accrue, que ce soit au sein des instances territoriales (collèges, commissions, conférences régionales…) ou dans le dialogue avec les autres spécialités. L’existence de collectifs de généralistes enseignants (comme le Collège National des Généralistes Enseignants) favorise la diffusion d’une parole organisée et crédible à l’échelle nationale.
  • Opportunités d’évolution de carrière : Il devient possible de postuler à la direction d’enseignements, de contribuer à la rédaction de référentiels nationaux, ou de participer à la conception de diplômes universitaires spécifiques (gériatrie communautaire, soins palliatifs primaires, etc.).
  • Mise à jour constante : Préparer un enseignement, contribuer à la recherche en pédagogie médicale, ou participer à l’élaboration de nouvelles maquettes de stage oblige à s’informer des recommandations récentes et met le généraliste dans une dynamique de formation continue, utile à sa propre pratique et à celle de son équipe.

Sortir du “bocal” : créer du lien, briser l’isolement

Aborder l’enseignement universitaire, c’est aussi replacer le généraliste expérimenté dans une dynamique de réseau. Cela ne concerne pas seulement le lien avec la faculté, mais plus largement la porosité avec d’autres professionnels de santé, les jeunes générations et le monde institutionnel.

  • Construire des ponts intergénérationnels : Le tutorat, le compagnonnage, et même la participation aux évaluations permettent de retisser des liens entre généralistes d’âges divers et de mieux comprendre les attentes, parfois très différentes, des jeunes diplômés.
  • S’ouvrir à d’autres champs : Au contact des enseignants d’autres spécialités, des chercheurs en sciences humaines ou en éthique, le généraliste affine ses compétences transversales (leadership, pédagogie, méthodologie). Il sort de l’entre-soi et enrichit sa palette professionnelle.

Selon l’enquête nationale sur la santé mentale des médecins généralistes (CESP, Inserm, 2023), 62 % des praticiens déclarent que le sentiment d’isolement professionnel pèse sur leur équilibre psychique. L’accès à un collectif pédagogique est identifié comme un facteur protecteur non négligeable.

Enseigner, c’est aussi influencer le devenir de la profession

En investissant les amphithéâtres et les salles de séminaire, le généraliste expérimenté contribue à façonner la culture professionnelle de demain. Son discours, ses valeurs et sa vision ont un impact non négligeable sur la représentation du métier – souvent mise à mal par les préjugés persistants à l’Université.

  • Lutter contre la hiérarchie implicite entre spécialités : Témoigner de la richesse des situations rencontrées en première ligne, défendre l’expertise de la médecine générale, décrire la complexité de l’exercice plurifacette… tout cela influe sur les choix de stage, puis d’orientation des étudiants.
  • Promouvoir la diversité des modèles : Le praticien enseignant peut exposer la pluralité des pratiques locales, la variété des modes d’installation, ou l’importance accrue du collectif dans certains territoires.
  • Initier à la gestion populationnelle : L’un des changements de paradigme essentiels des années récentes. Grâce à des enseignements innovants (ateliers sur les inégalités sociales de santé, mises en situation sur la crise sanitaire…), le généraliste participe à former une génération attentive aux questions d’accès, de prévention et de coordination.

Le rapport Berger (2022) sur l’évolution du métier de médecin généraliste note que l’expansion de l’enseignement universitaire a été un levier puissant pour revaloriser l’image de la profession auprès des étudiants en médecine (Vie Publique).

L’enseignement, fil conducteur d’une médecine vivante et collective

L’enseignement universitaire n’est pas un simple exercice accessoire ou honorifique : il s’intègre au cœur de la construction professionnelle des généralistes expérimentés. Il permet de garder une curiosité active, de transmettre une culture du soin ancrée dans le réel, de lutter contre l’isolement et de peser sur les évolutions institutionnelles de la médecine.

À l’heure où la médecine générale aspire à davantage de reconnaissance et de soutien dans les territoires, investir l’université n’est ni une fuite, ni une parenthèse : c’est le prolongement naturel d’un engagement professionnel au service du collectif. Et peut-être, pour nombre d’entre nous, l’un des meilleurs moyens de garder l’élan… tout au long de la carrière.

Sources principales :

  • Conseil National de l’Ordre des Médecins – Atlas de la démographie médicale 2022
  • IGAS – Rapport “La formation initiale des médecins généralistes”, 2021
  • Syndicat MG France – Les stages en cabinet de médecine générale, 2023
  • CESP, Inserm – Santé mentale des médecins généralistes, 2023
  • Vie Publique – Rapport Berger, 2022

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